En quoi l'approche low-tech peut-elle renouveler la manière dont les artisans et les compagnons pensent leur rapport à la technique, aux matériaux et à leur métier ?
Dans le cadre du cycle 2025–2026 de la démarche Devenir des Métiers, les Compagnons du Devoir organisaient le septième webinaire d'une série consacrée à la place du geste et des femmes et des hommes de métier.
En lien direct avec les séminaires de Limoges qui avaient exploré le rapport entre territoire et geste, cette séance a convié Pierre-Alain Lévêque, cofondateur du Low Tech Lab et porteur de la Base Low Tech dans les Côtes d'Armor, à partager son expérience et sa méthode.
À travers un retour d'expérience ancré dans des années d'expérimentation, du Bangladesh aux côtes bretonnes, en passant par le Sénégal, le Maroc et l'Inde, l'intervenant a proposé un cadre de réflexion autant philosophique que pratique sur ce que signifie « faire avec moins de technique » et ce que cela peut offrir aux métiers artisanaux.
Quelques questions abordées :
1/ Qu'est-ce que l'approche low-tech, et en quoi dépasse-t-elle la simple sobriété technologique ?
L'intervenant a d'emblée insisté sur le fait que le terme « low-tech » désigne moins un type d'objet qu'une démarche de pensée. Il ne s'agit pas de rejeter la technologie, mais de se poser systématiquement la question du pourquoi avant celle du comment.
En s'appuyant sur une citation d'Einstein, « ce qui caractérise notre époque, c'est la perfection des moyens et la confusion des fins », il a montré que l'approche low-tech consiste à repartir du besoin réel avant d'envisager la solution, qu'elle soit technologique ou non.
Cette posture conduit à distinguer trois sphères d'interaction humaine :
- la biosphère (le monde du vivant)
- la sociosphère (le monde des autres humains)
- la technosphère (le monde des techniques).
Paradoxalement, si les moments les plus épanouissants de nos vies se jouent dans les deux premières sphères, la quasi-totalité des récits d'innovation investissent la troisième.
2/ Quels sont les trois piliers de l'approche low-tech ?
L'intervenant a structuré sa présentation autour de trois piliers issus de l'expérience de terrain.
- Le premier est un ensemble de valeurs partagées, observées dans toutes les initiatives rencontrées à travers le monde : expérimenter d'abord sur soi avant de diffuser, s'inscrire dans l'écosystème local en bouclant les flux de ressources et de déchets et cultiver une sobriété choisie.
- Le deuxième pilier est une grille de critères pour évaluer la pertinence d'une solution : son degré d'utilité réelle, sa maintenabilité locale, son interopérabilité, son impact environnemental sur l'ensemble de son cycle de vie, et la notion de degré d'autonomie, c'est-à-dire la capacité de reprendre du pouvoir d'agir sur son existence.
- Le troisième pilier est une méthode inspirée de l'approche Négawatt : commencer par la sobriété (modifier les comportements), puis viser l'efficience (moins consommer de ressources) et seulement ensuite chercher les solutions les plus renouvelables possibles.
Cet ordre, a-t-il souligné, change radicalement la nature des solutions qu'on envisage.

3/ Quelle différence entre technique et technologie, et qu'est-ce que cela implique pour les métiers manuels ?
La technologie serait plutôt une boîte noire qui éloigne l'usager de la maîtrise, là où la technique peut au contraire l'y intégrer. C'est précisément cette idée de reprise de contrôle, savoir faire, savoir réparer, savoir comprendre ce qu'on manipule, qui est au cœur de la démarche low-tech.
L'intervenant a par ailleurs exprimé une conviction : pour les métiers manuels, le geste ne s'apprend pas par la tête mais par le corps.
En s'appuyant sur les travaux d'un psychologue sur les facteurs du bien-être, il a rappelé que la sensation de maîtriser son existence figure parmi les premiers ressorts de l'épanouissement humain. Savoir faire quelque chose de ses mains, même imparfaitement, procure ce sentiment de façon directe et immédiate.

4/ Comment enclencher le changement culturel nécessaire à l'adoption de cette approche ?
Un participant a interrogé l'intervenant sur la manière de faire évoluer les représentations et les comportements. Sa réponse a mis en avant trois leviers complémentaires :
- l'expérience vécue : faire toucher du doigt, concrètement, qu'on peut vivre bien avec moins de matière. La sobriété matérielle n'exclut pas l'abondance dans le partage et la convivialité.
- la mise en décalage : interroger ce qu'on appelle le confort aujourd'hui, un SUV coincé dans les bouchons, un smartphone qui envoie de l'information qu'on n'a pas demandée pour relativiser les normes dominantes.
- la ludification : encadrer le changement d'habitude dans une expérience limitée dans le temps, avec sa communauté ou ses collègues, pour dépasser la résistance naturelle du cerveau face à la nouveauté.
L'intervenant a également évoqué le rôle central des artistes et des designers pour faire émerger de nouveaux imaginaires collectifs du futur, condition sine qua non selon lui pour que des modes de vie différents deviennent désirables.
5/ Quel avenir pour les métiers manuels dans ce contexte ?
Un compagnon a posé la question de la place des métiers manuels face à l'automatisation et à l'intelligence artificielle. L'intervenant a exprimé une intuition : si l'IA rabote progressivement de nombreux métiers intellectuels, les métiers manuels pourraient bien reprendre du galon car (pour le moment) aucune IA n'ira réparer une fuite sous un évier. Cette remarque a trouvé un écho dans la salle, où plusieurs référents de métiers ont observé que la valorisation du geste comme acte irréductible pourrait constituer une des grandes reconfigurations des prochaines années.
En conclusion, ce webinaire a mis en lumière que la démarche low-tech n'est pas un retour en arrière ni une forme de nostalgie artisanale, mais une méthode rigoureuse pour remettre la question du sens au cœur de la production.



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