Le beau geste a-t-il encore une place dans un monde qui valorise la rentabilité et la rapidité ?
Dans le cadre du cycle 2025–2026 de la démarche Devenir des Métiers, les Compagnons du Devoir organisaient un webinaire autour de la question suivante : Le beau geste a-t-il encore sa place aujourd'hui ?
Deux intervenants ont apporté un éclairage sur le sujet Félix Bouchet, artisan chaisier et Pierre-Eloi Bris, compagnon menuisier et designer dans une agence d'architecture intérieure de luxe.
Quelques questions abordées :
1/ Qu'est-ce qui définit, concrètement, un beau geste ?
Pour Pierre-Eloi, le beau geste, ce serait avant tout le bon geste, celui qui utilise correctement l'outil en fonction du matériau.
La beauté resterait toutefois subjective : un même outil ou un même geste ne suscitera pas une appréciation unanime, et l'attachement à un outil se construit souvent par la pratique plus que par un jugement esthétique immédiat.
Félix a complété cette idée en insistant sur le rôle de l'irrégularité des pièces. Dans la fabrication de ses chaises, façonnées dans le sens de la fibre du bois plutôt que sciées, chaque pièce conserve de légères irrégularités et sont donc uniques.
2/ Le travail manuel rend-il les artisans moins dépendants des aléas extérieurs (fournisseurs, machines, flux) ?
Félix a insisté sur ce point : avec un outillage simple qu'il garde toute sa vie, il n'a aucune dépendance à un fournisseur ou à une machine qui tombe en panne. Il maîtrise seul toute la chaîne, de l'arbre à la chaise.
Cette autonomie a aussi un effet économique direct : il achète son bois brut bien moins cher que du bois scié et séché en scierie.
Une logique que l'on retrouve, à une autre échelle, chez les artisans avec qui travaille Pierre-Eloi : verriers, forgerons, métalliers dont les savoir-faire rares, justement parce qu'ils sont rares, échappent largement à la standardisation industrielle et à ses fragilités.
3/ Le vrai coût d'un objet doit-il s'évaluer à l'achat ou sur toute sa durée de vie ?
Une chaise à 2000 ou 3000 euros, garantie à vie, est-elle réellement plus chère qu'une chaise bon marché qu'on rachète plusieurs fois ? Sur une vie, le prix d'une chaise haut de gamme et de quatre chaises bas de gamme s'équilibre à peu près. Mais ce calcul ne prend en compte que le prix d'achat. Si l'on y ajoute les externalités négatives (l'impact écologique de la fabrication répétée, du transport, du remplacement, du déchet) la chaise "durable" devient potentiellement la moins coûteuse des deux, une fois le coût réel et non plus seulement le prix affiché pris en compte.
4/ Le geste manuel relève-t-il d'un choix, d'une nécessité, ou des deux ?
Interrogé sur ce qui motive son choix de tout faire à la main, Félix a distingué trois raisons :
- d'abord, un résultat esthétique impossible à obtenir mécaniquement, l'irrégularité de la fibre et du coup d'outil crée un mouvement et une sensibilité propres à l'objet
- ensuite, un plaisir personnel immédiat dans la pratique
- enfin, une nécessité économique initiale, l'absence de moyens pour investir dans un atelier mécanisé à son arrivée en France.
Pierre-Eloi a complété cette réflexion par une observation plus large sur la dynamique de l'offre et de la demande : selon lui, ce ne sont pas les clients qui réclament telles textures ou telles finitions travaillées à la main, mais bien les artisans eux-mêmes, par goût du geste, qui proposent ces possibilités et c'est cette offre qui finit par construire la demande.
Le plaisir du geste, partagé par les artisans verriers, forgerons ou ébénistes avec lesquels il collabore, serait ainsi le véritable moteur de ces savoir-faire, davantage que la prescription du client.
5/ Ce type de geste a-t-il un avenir face à l'automatisation et à la robotisation ?
Le risque inhérent au travail manuel, l'absence de filet de sécurité d'un processus entièrement validé a été présenté par Félix comme une condition même du maintien de l'intérêt pour le métier : un geste totalement sécurisé inciterait, selon lui, à passer à autre chose, tandis que la marge d'erreur entretient la concentration et l'amélioration continue.
Sur la question d'une éventuelle optimisation ou mécanisation de ses propres méthodes, Félix a précisé qu'il développe lui-même de nouveaux outils manuels (mèches, alésoirs pour mortaises coniques) sans pour autant basculer vers la machine, restant fidèle à une logique d'outillage simple, peu coûteux et transmissible.



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